Mesdames et Messieurs les autorités, chers amis et chers frères,
Une commémoration comme celle-ci ne peut être qu´une triste célébration. Nous nous réjouissons des survivants, nous nous réjouissons, car il y a peut-être enfin lieu de croire en un avenir d´espoir pour la lutte contre le racisme. Néanmoins, le souvenir de la tragédie passée, le sang de tant de victimes, de tant d´enfants à la vie tronquée alors qu´ils commençaient à peine à découvrir le monde, représentent forcément, pour nous tous, un triste souvenir.
J´ai eu connaissance pour la première fois de l´holocauste gitan à travers les récits directs des souffrances des gitans d´Europe centrale - j´avais entendu parler de l´holocauste juif dès l´âge de la raison -, ainsi qu´à travers les récits de ces gitanes qui ne pouvaient que difficilement retenir leurs larmes en évoquant leurs parents, leurs grands-parents vilement assassinés dans les chambres à gaz nazies. C´est alors que j´ai pris conscience d´une manière absolue de la dimension contre l´humanité atteinte par ce terrible évènement de l´Histoire, engendrée par la démence collective.
L´Holocauste doit être reconnu et gravé dans nos mémoires à l´encre noire comme l´une des périodes les plus tragiques de l´histoire de l´humanité. Chers amis, un tel drame ne survient pas du jour au lendemain. Je témoigne un profond respect pour le peuple allemand, et je ne crois pas que ce peuple se soit couché, un soir, démocrate, libéral, et respectueux des droits de l´homme, et qu´il se soit réveillé le lendemain en proie à la haine, à une haine aveugle, prêt à en finir avec tout individu et toute chose ne correspondant pas à l´idée qu´il avait de l´humanité et de sa propre personnalité collective. Le drame s´est forgé progressivement.
Je veux attirer l´attention sur les propos que j´ai prononcés cette après-midi au sujet de la réalité de l´époque qui a permis l´Holocauste, car il nous arrive parfois de constater, dans ce monde qu´il nous est donné de vivre, aujourd´hui en 2007, comment certaines circonstances, certains pays, certains moments concrets, certains faits nous rappellent, d´une certaine manière, les prolégomènes de l´Holocauste. Nul ne peut ignorer qu´1933 et 1935 sont nées dans la législation allemande des lois impensables visant à la prévention de maladies héréditaires pouvant provenir de citoyens qui n´étaient pas Allemands, impliquant la mise en quarantaine des juifs et des gitans dont le sang était apparemment porteur d´un germe héréditaire de maladies. Certains ont accepté la situation tout à fait naturellement. Deux ans plus tard, est adoptée une autre loi aberrante en vertu de laquelle les citoyens de pure souche allemande ne pouvaient avoir des relations sexuelles, et encore moins se marier, avec quiconque n´appartenant pas à cette race arienne, prétendument pure et immaculée. Cette loi fut acceptée.
De nos jours, en 2007, notre communauté inclut un pays où la stérilisation est pratiquée sur certaines gitanes. Je me réfère à la Tchéquie. Des témoignages en apportent la preuve. L´objectif est d´en finir, pour ainsi dire, avec les races, les ethnies, les groupes jugés dérangeants.
Le souvenir de l´Holocauste, chers amis, doit être constamment présent dans nos mémoires afin d´éviter que certaines circonstances qui, d´une certaine manière, sont le reflet du drame vécu puissent à nouveau se répéter.
Monsieur le ministre, comme vous le savez, je témoigne à votre égard sympathie, respect et admiration, et il y a quelques jours, je n´ai pas manqué d´écouter, à l´issue d´une séance du conseil des ministres européen, certaines de vos déclarations dans lesquelles vous vous scandalisiez, à juste titre, au sujet de certains jeux sur ordinateurs que possèdent chez eux certains enfants. Et il est heureux pour moi de savoir que Madame la ministre de l´Éducation va pouvoir entendre le commentaire qui va suivre. A l´époque où je représentais le gouvernement espagnol au sein de l´Observatoire européen contre le racisme, qui siège à Vienne, mon homologue luxembourgeois m´avait d´ores et déjà remis l´un de ces jeux dans lesquels, Mesdames et Messieurs, les points gagnants étaient attribués aux enfants à mesure qu´ils accumulaient des morts dans la chambre à gaz, et lorsqu´ils atteignaient le nombre de cinquante, soixante morts, ils avaient droit à deux chambres à gaz..
Aujourd´hui, en 2007, des jeux de ce type sont distribués aux portes de certains collèges de notre communauté. C´est pourquoi j´insiste sur le souvenir de l´Holocauste ; il doit être présent dans nos mémoires, empreint de tous ses aspects tragiques; dans nos mémoires ainsi que celle de la société, de manière à crier au scandale, si nécessaire, face à tant d´ignominie de la part d´êtres humains comme nous.
Ma très chère amie Henar Corbi m´a dit en m´invitant une fois de plus à participer au présent événement, que je devais en ce jour prononcer quelques mots en hommage aux personnes présentes aujourd´hui parmi nous, en tant que témoins survivants de l´horreur. Henar m´a dit : tu as certainement connu un gitan qui a vécu les mêmes circonstances. C´est avec le souvenir de ce gitan et le récit de sa petite histoire que je vais conclure mon intervention:
Il y a quelques années, dans la ville allemande de Betellheim, je participais au III Congrès international de l´Union Romani, et là un petit homme s´est approché de moi et m´a dit: «Je suis le réalisateur du merveilleux film intitulé « J´ai même rencontré des tziganes heureux ». J´ai été le témoin d´une des scènes les plus tragiques vécues par notre peuple en union avec le peuple juif. Il poursuivit en disant : « J´étais enfant et je fuyais des nazis en me cachant dans l´ une des forêts de Hongrie. Nous étions en 1943-1944, les troupes nazies nous ont encerclés, nous ont capturés et nous on conduit à un terrain à découvert aux côté d´environ une centaine d´hommes et de femmes juifs qui avaient été également fait prisonniers à cette occasion». Et « l´enfant » ajoute: « Ma mère soudain m´a bousculé pour que je m´échappe, et j´ai ainsi pu m´enfuir et m´abriter derrière un arbre ». « Et là, ajouta le gitan - l´émotion m´envahit encore - « je suis devenu le témoin du drame. Ils se sont tout d´abord adressé aux juifs et leur ont donné à chacun, en particulier aux hommes, une pelle et une pioche et les ont obligés à creuser un énorme fossé. Une fois le fossé terminé, on a obligé les hommes et les femmes à se déshabiller. Ces martyres savaient le sort qui les attendait. Je vis comment ces juifs levaient les mains vers le ciel, en pleurant et priant Dieu en même temps. Ils confiaient leur âme à Dieu et lui demandaient pardon pour leurs péchés et exprimaient tout leur espoir en une vie meilleure dont ils étaient sur le point de franchir le seuil, ce qui a été effectivement le cas quelques minutes plus tard au moment où les mitraillettes de ces assassins aveugles leur ont arraché la vie pour les précipiter dans ce fossé qu´ils avaient eux-mêmes creusé. Les gitans étaient les suivants. Un groupe d´environ 20 à 25 hommes et femmes et quelques jeunes». Il poursuivit en me disant : «A ce stade, mon père et ma mère, mes oncles, mes grands-parents n´avaient plus à creuser le fossé, les juifs l´avaient fait au préalable. Tous ont refusé de se déshabiller malgré l´ordre qui leur avait été donné car ils savaient le sort qui les attendait. Les juifs pouvaient s´imaginer ce qui allait leur arriver mais ils étaient les premiers sur la liste. Les gitans n´avaient besoin de personne pour leur expliquer leur destin immédiat, tomber dans la fosse commune. Les gitans ayant refusé de se déshabiller, ces soldats infâmes se sont approchés des femmes et des hommes pour arracher violemment de leurs mains les vêtements qu´ils portaient ». Cet homme m´a alors raconté comment, dans son souvenir d´enfance, les gitanes, telles des bêtes féroces enragées, arrachaient les yeux des nazis, mordaient, et comment les hommes se défendaient comme des bêtes sauvages sur le dos devant cette ignominie, devant cette tragédie en passe d´avoir lieu.
Je rends cet hommage à tous les survivants, vous qui êtes les témoins vivants de cette histoire, d´une histoire tragique que l´humanité ne doit jamais oublier. Peuple juif et peuple gitan, unis dans la douleur et dans l´espoir. Enfin, permettez-moi d´exprimer un sentiment d´hommage, d´affection et de respect à ce peuple universel en vous apportant un petit témoignage personnel : j´ai six enfants, l´un d´eux est présent parmi nous, Pablo, mais j´ai voulu qu´un autre de mes enfants, âgé aujourd´hui de vingt et quelques années, prenne à sa naissance le prénom d´Israël. Peuple tzigane, peuple juif, unis dans le malheur, mais aussi ensemble dans l´espoir. Merci de votre attention.