Madame et Messieurs les ministres, Mesdames et Messieurs les autorités, Mesdames et Messieurs,
Il y a deux ans, jour pour jour, j’étais à Auschwitz, aux côtés des chefs de gouvernement des pays de l’Union, pour l’anniversaire du camp. Nous nous sommes alors demandés : « Comment cela a-t-il pu arriver ? Comment cela a-t-il pu être possible ? ». Que des êtres humains civilisés puissent croire, ensemble, que d’autres êtres humains ne méritaient pas la condition d’être humain, qu’ils devaient être exterminés d’une façon à la fois brutale et scientifique. Comment cela a-t-il pu être possible ? Comment cela a-t-il pu arriver ? Pourtant, c’est arrivé.
La géographie de l’Europe témoigne encore de ces blessures qui restent ouvertes. Nous sommes allés à Ospitzim*, au sud de la Pologne, et nous avons parcouru les rues de l’ancien quartier juif, des rues pratiquement semblables à l’époque où elles furent vidées de force, des rues désertes, longées de maisons inhabitées, car ce quartier est désormais devenu un endroit fantôme, où personne n’est retourné, ni ceux qui en furent emportés de force, pour être conduits à la mort, ni les vivants, qui voient certainement en cet endroit un espace sacrificiel où il est difficile de revenir vivre. Pourtant, nous, les Européens, nous sommes retournés vivre sur les lieux du sacrifice, et l’Europe s’est aussi construite sur les cendres des camps de concentration. L’Europe s’est aussi faite pour réparer le préjudice d’une telle ignominie de l’histoire. L'Union européenne s’est édifiée sur la volonté d’éviter que de tels fait puissent jamais se reproduire, et s’ils ne se sont pas reproduits, c’est certainement grâce à l’existence de cette unité. En effet, il n’y a rien de plus facile que de souffler de nouveau sur les cendres de la haine, que l’on croyait éteintes, pour les rallumer. Nous en avons de nouveaux exemples autour de nous. Il semble que nous n’avons pas encore appris la leçon, et ce génocide n’a pas été le dernier. Il n’y a pas bien longtemps, ici, dans notre environnement immédiat, en Bosnie-Herzégovine, par exemple, nous avons assisté à des massacres guidés par le même esprit criminel, par la même négation de l’autre, en raison de son appartenance à une religion ou à une ethnie différentes. Ou encore au Rwanda, où des centaines de milliers de personnes sont mortes, après avoir été répertoriées et s’être vu attribuer des documents d’identité ethniques, pour qu’il soit plus facile, ensuite, de les localiser et de les exterminer. En termes comparatifs, le génocide du Rwanda est aussi important qu’a pu l’être la Shoah. Et puis, il y a le Darfour.
Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas, les caméras de télévision nous montrent ce qui se passe. Et pourtant, nous laissons faire. Je crois que cette célébration, ce n’est pas seulement la larme que nous versons sur les morts, c’est aussi la volonté vivante que personne d’autre ne meure en ce monde en raison de son appartenance à un groupe différent des autres, que ce soit pour des motifs culturels, religieux ou historiques, je ne parlerai pas ici de race, car nous savons bien que les races humaines n’existent pas, qu’il n’y en a qu’une, qui nous rassemble tous. Je crois que cette célébration constitue également l’occasion de nous dire que ce n’est pas en faisant subir à d’autres enfants le mal que les nôtres ont souffert que nous parviendrons à régler nos dettes avec l’histoire, que ce n’est pas en commettant de nouveau ces mêmes outrages que nous parviendrons à construire un avenir en paix pour tous, mais que c’est en rappelant les raisons – peut-on parler de « raisons » ? Non –, ou plutôt les causes qui ont conduit à cette barbarie que nous parviendrons cette fois à les éviter. Et la première, la plus importante de nos tâches, c’est de maintenir vivante la mémoire. Voilà pourquoi, aujourd’hui, le hall du Parlement européen a accueilli une grande exposition cinématographique – et je ne sais pas si ce sont les violons qui se sont tus, ou si ce sont aussi les voix – pour que les jeunes, les enfants, sachent ce qui s’est passé. Un premier pas pour éviter que cela ne se reproduise.
Quand j’étais président du Parlement européen, j’ai dû à diverses reprises interpeller plusieurs députés, plus qu’interpeller, même, puisque j’ai engagé contre eux des poursuites légales. En effet, encore aujourd’hui, il y a des personnes qui, alors qu’elles sont des représentants du peuple, qu’elles sont élues démocratiquement, se permettent, dans des instances comme le Parlement de Strasbourg, dans des temples de la démocratie, de lancer des menaces méprisantes contre le peuple juif. Oui. Encore aujourd’hui. Ici. Maintenant.
La lutte éternelle contre les démons qui ont provoqué ce mal doit donc continuer, en s’appuyant sur la formation, la culture, l’enseignement, la connaissance, qui sont là nos seules armes. Certes, cela ne suffit pas. Les assassins n’étaient-ils pas cultivés ? Du moins, après avoir tué, ils écoutaient Mozart.
Mais la seule force dont nous disposons, c’est la force du savoir, qui permet d’éviter ces terribles conséquences de la haine. Voilà pourquoi je crois que la présence d’enfants, ici, est tout à fait la bienvenue. Non seulement pour évoquer le souvenir de ceux qui sont morts, c’est aussi ce qu’ils vont faire, mais aussi pour semer les graines d’un avenir meilleur.
Je vous remercie.
* NdT: Auschwitz en yiddish.